La mémoire ne vient pas d’un seul bloc. Elle se dépose, lentement, comme la terre après la pluie, comme le sable porté par le vent. Elle s’étire dans le temps, se fragmente, se transforme sans bruit. Ce que l’on croyait intact se fissure, ce que l’on pensait perdu revient, autrement. Il y a dans la matière du monde des couches invisibles, des profondeurs que l’on ne voit pas mais qui continuent d’exister. La mémoire est de cet ordre. Elle enfouit, elle conserve, elle altère. Elle avance en silence. Mes photographies naissent dans cet espace. Je les assemble, je les superpose, comme si je cherchais à retrouver une trace, ou peut-être à accepter sa disparition. Certaines images remontent, légères, presque intactes. D’autres restent en retrait, diffuses, comme des échos lointains. Rien n’est fixe. Tout glisse, se déplace, se recompose. Et dans cet entre-deux, il y a peut-être une manière de voir — ou simplement de se souvenir.
Comme des couches géologiques, la mémoire ne se dépose jamais de façon neutre. Elle s’accumule, se comprime, se transforme sous le poids du temps. Certaines strates restent visibles, d’autres disparaissent, enfouies, altérées, parfois jusqu’à devenir méconnaissables. Mon travail photographique s’inscrit dans ce mouvement lent et instable. J’assemble, j’empile des images comme on observe une coupe de terrain : fragments de souvenirs, traces incertaines, apparitions partielles. Certaines photographies affleurent à la surface, d’autres ressurgissent plus tard, déformées, déplacées, recomposées. Ce que nous croyons figé ne l’est jamais vraiment. La mémoire, comme la matière, se réécrit sans cesse — et mes images tentent d’en capter les glissements, les pertes et les résurgences.